Derrière la maison un petit bosquet menait à un pré d’herbes hautes. Enfants, nous venions dans cette maison en juillet. Je me souviens des couchers de soleil, le ciel pourpre, la tendre Vienne au loin, les arbres la bordait de leurs longs cils.

Mon récit commence en 1941, s’achève aujourd’hui. Trois générations ont passé.

Dans les feuilles de papier cristal de mon grand-père dorment les négatifs de ses prises de vues soigneusement datées et légendées. 1924 – 1979. Travaillant à une exposition sur son travail je découvre une vue qui m’avait échappé jusque-là. Son beau-père est photographié de dos, il marche dans le bosquet qui descend vers cette maison. La façade apparaît dans l’arrière-plan toute éblouie de soleil. Nous sommes au cœur de l’été 1941. Le modèle porte un gilet sombre, une chemise claire, a entouré son avant-bras de sa veste. Le soleil sur la maison, les taches de soleil au sol, dans les branchages, tout est oppressant cet été. Sa silhouette porte les ans mais non la vieillesse. Le photographe a réalisé un seul instantané, la bande des cinq négatifs l’atteste. À leur lecture je m’invite, deviens spectateur ou plutôt entre en coulisses et observe, ému d’une telle intimité. Les deux hommes marchaient là-haut dans le pré côte-à-côte parlant peu. Ils viennent maintenant vers le bosquet dans lequel je me suis caché derrière un rideau végétal. Tous deux s’arrêtent près de moi. Grand-père Léon tourne la molette d’avance du film située à la droite du capot du Leica, ajuste la vitesse, le diaphragme, il porte à hauteur d’œil l’appareil, ajuste la distance, déclenche. Le sentier vide attend les marcheurs mais mon grand-père reste sur place, laisse son beau-père s’enfoncer seul dans le sentier ombragé. les voici distants maintenant d’une vingtaine de mètres. Grand-père a avancé le film de nouveau. Vitesse, diaphragme et mise au point sont réglés. Il porte à nouveau l’appareil à hauteur d’œil, déclenche. L’action n’a duré qu’un instant. Le modèle n’a pas entendu, il continue sa marche, prenant encore de la distance. Grand-père avait anticipé, il connaissait l’architecture végétale du lieu, l’ombrage, la maison au loin, il savait que la silhouette dans la frondaison se dessinerait sur l’écran clair au centre de la composition.

Était-ce un jeu, un exercice, sorte de tir à l’arc ? L’intention est plus noble, je m’autorise entrant dans les sentiments de mon ailleul à écrire, plus déchirante. N’avons-nous pas tous un jour désiré garder intact grâce à la caméra quelques heures de bonheur, l’innocence d’un enfant, le visage d’un être cher dont nous pressentons une séparation ? Conserver une image qui re-présenterait l’être aimé, le rendrait présent de nouveau.

J’ai commencé à photographier voici maintenant une cinquantaine d’années. Je cherche à mieux comprendre. Garder la présence en deux dimensions d’un visage, d’une maison. Dans ce combat entre instants fixés et temps qui fuit, la fraction de temps arrêté inaugure un voyage sans fin. D’un visage, le regard « représenté » vivra éternellement sur une feuille tandis que le modèle porte en son corps la blessure de notre condition mortelle. « Cette route ne finit pas.. » écrit Georges Séféris dans son poème « Épiphania ».

Jamais photographier ne m’est apparu un geste ordinaire. La photographie est une parabole de la vie éternelle, le procédé est sublime en son sens premier. Il dialogue avec l’éternité. Aussi, sa force se dévoile dans les replis des situations les plus ordinaires. Photographie dite humaniste, photographie de la vie des gens simples, de notre quotidien. Il faut délicatement pousser le rideau, demander la permission d’entrer, se laisser inviter, se sentir redevable, porter un regard d’enfant émerveillé, sans jugement, puis accepter de refermer le livre de photographies, le confier aux générations futures, quitter cette vie pour une infiniment plus belle sans tricher ni retoucher l’épreuve.

« Au réveil, je me rassasierai de Ton visage » écrit le psalmiste en espérant la rencontre avec son créateur.

Pierre Parcé Banyuls, 2022


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Budapest, vers 1972